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Les portraits » Stacey Kent

“Pourquoi écouter Stacey Kent plutôt que Billie, Ella ou toute autre grande chanteuse de l’époque du swing ?” Un ami m’a posé cette question récemment et j’ai commencé par lui répondre de façon abrupte : “C’est comme demander pourquoi écouter Toni Morrison plutôt que Henry James ? Ce sont des artistes merveilleux, d’époques différentes, et choisir un plutôt que l’autre est stupide.” Puis, je me suis dit que mon ami était en droit d’obtenir une réponse meilleure que celle-là. Je suppose qu’il se demandait si un artiste contemporain pouvait évoluer de manière crédible dans un genre dont l’âge d’or remonte à plus d’un demi-siècle.

En y réfléchissant bien, j’ai réalisé que c’est en partie le fait qu’elle soit contemporaine qui rend Stacey si spéciale. Ma rencontre avec le premier album de Stacey Kent, en 1997, a été une révélation, précisément parce que j’y entendais, sans qu’on puisse parler de pastiche, ces grandes chansons de l’ère du swing, interprétées avec une voix à la fois ancrée dans la tradition et caractéristique d’une femme raffinée d’aujourd’hui. Son petit orchestre sublime et elle me révélaient une universalité insoupçonnée dans ce vieux répertoire. Elles démontraient à quel point ce trésor du passé était susceptible de pouvoir exprimer, de manière plus que convaincante, les aspirations, les espoirs et les rêves brisés des hommes et des femmes du monde confus et fragmenté d’aujourd’hui.

Mais la réponse la plus simple aurait peut-être été de dire à mon ami que Stacey Kent est une chanteuse digne des grandes du passé, capable de capter votre attention et de contrôler vos émotions dès la première note.

Pourquoi ? Pour une raison : la façon de chanter de Stacey ne nous fait jamais oublier que ces chansons parlent des gens. Elle donne tant de vie aux protagonistes qu’elle évoque avec sa voix, qu’on a l’impression que ses disques contiennent des images. En fait, elle a beaucoup en commun avec les meilleurs acteurs d’aujourd’hui qui, conscients que la caméra peut capter le moindre détail de leur jeu, sont capables de faire ressortir les nuances les plus complexes d’une personnalité, d’un mobile ou d’un sentiment, à travers des ajustements subtils du visage et de la gestuelle.

Comme eux, Stacey maîtrise totalement ses outils sans les montrer. Chanson après chanson, on découvre un chemin qui mène au cœur de la musique sans avoir à, préalablement, admirer sa technique.

On dit qu’une des qualités les plus séduisantes du style de Stacey, c’est qu’il est conversationnel. J’irais même plus loin. Elle donne l’illusion, mieux que n’importe quelle autre chanteuse, de se parler à elle-même. Elle s’adresse invariablement à un amant, mais il n’est jamais dans la pièce. Les paroles sont ce que la chanteuse aimerait lui dire ou entendre de sa bouche. Nous sommes témoins d’un instant privilégié.

Pas étonnant donc que, dans son dernier album, les émotions ne soient jamais dépeintes avec des couleurs primaires. Ces treize chansons de Richard Rodgers traitent de l’amour, qu’on rencontre ou qu’on perd. Mais ce n’est jamais aussi simple que le jour faisant place à la nuit. Stacey Kent est capable d’évoquer l’étourdissante intoxication à l’amour, mais elle semble elle-même particulièrement intoxiquée et vulnérable. Et puis, tous les trois ou quatre titres, comme pour confirmer nos craintes, on constate sa déception (évidente dans “It Never Entered My Mind” ou “Easy To Remember”). Mais ce qui est curieux et unique, dans ces ballades sublimement interprétées (et ce qui la distingue de Billie Holiday ou de Diana Krall pour prendre quelqu’un de sa génération), c’est l’absence d’amertume.

Stacey Kent est quelqu’un qui vole bien au-dessus des morceaux cassés de sa vie, et tente de réconforter tout en donnant un peu de perspective. Voilà bien une grande diva du jazz contemporain.

Kasuo Ishiguro – juillet 2002

 

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